Par Stéphane Friédérich

Le jeu est sobre et élégant. Sage et contenu, presque. Du moins dans les premières secondes. Comme si Célia Oneto Bensaid voulait calmer l’impatience que l’on ressent déjà, dans le public. L’impatience ? En vérité, une joie farouche, qui prend le dessus, élégamment.
Être sur scène est une évidence, un état naturel pour cette artiste issue d’une famille de comédiens et dont le théâtre musical s’est imprégné du verbe. Enfant, déjà, elle voyageait dans les comédies musicales des adultes. Aujourd’hui, elle les fait revivre à sa façon, dans un spectacle sans images, une illusion composée.
Elle laisse filer les notes qui perlent, les couleurs qui s’évanouissent, les pas s’esquivent vers d’autres pas, dans le déséquilibre d’un trois temps. Elle ne joue plus comme une instrumentiste. Elle mime, costume, met en scène et danse sa propre transcription d’une pièce de Leonard Bernstein. La voilà qui choisit son histoire. C’est l’orchestre qui s’enroule autour des pédales, remonte la lyre et incendie le clavier. Nous sommes dans les espaces américains et les rythmes se soumettent au récit. A l’ombre des collines de pierre, des déserts aveuglants, des gratte-ciels sans fin. Son premier album est ainsi pensé, conquérant, rejetant la tiédeur, soufflant sur les braises du risque, goûtant à la transcription si longtemps désertée.
Le temps des concours internationaux et des études au Conservatoire de Paris, à l’Ecole normale de musique est révolu. Ne compter que sur soi-même. Ne construire que pour soi-même.

D’un continent à l’autre
 Le jeu peut être vif et cinglant. Il est effervescent dans le Troisième Concerto pour piano de Prokofiev dont elle aime tant la jouissance des traits. Célia Oneto Bensaid éprouve la passion des orchestres épaissis de cuivres dorés, d’aplats monochromes gigantesques, de hachures qui déforment et effraient, mais d’où surgit une mélodie enivrante. Ce sont les timbres neufs d’un monde jeune qui a quitté la scène et remonte les rues. Burlesque et cynique en surface, cette musique que joue Célia Oneto Bensaïd résonne dans les os de ses mains et de ses bras. « Je suis le chef d’orchestre au piano et mes doigts… » dit-elle, en les observant.
La musique du XXe siècle et les éclats encore voilés de ses contemporains l’enthousiasment. Elle s’y sent chez elle, légitime, parce que son époque rythmée lui parle de désirs et d’espérance.
Aux origines, le verbe et son rêve
 Après le rythme, le chant. « La mélodie, le lied et l’opéra nourrissent mon répertoire » précise Célia Oneto Bensaid, qui ajoute aussitôt : « au piano, je me glisse dans un état d’âme, une poétique allemande, française, anglaise… La forme importe peu. Elle n’est que la partie immergée du fond, la densité du matériau premier. Elle incite à multiplier les possibilités de jeux. Il faut être vif dans la musique de l’époque classique pour retrouver l’élan de l’improvisation qui prévaut chez Haydn et Mozart ».
En territoire latin, la perception du climat est immédiate. D’instinct, la pianiste resserre le jeu et tout naturellement, il se fait plus aérien, d’une élégance faussement distante. L’œuvre littéraire affleure l’œuvre musicale. D’un pas gai, la parisienne partage une joie volatile, des inquiétudes aussitôt disparues. La mobilité de son jeu fait écho à ses poètes, de Musset à Baudelaire, Rimbaud… « On ne badine pas avec l’amour »… 
Française et d’ailleurs
 Célia Oneto Bensaid possède le goût du détail, de la miniature grandiose, de la forme ample, mais ciselée avec sûreté. Dans le mouvement ondulant d’une pièce de Ravel, compositeur dont elle respire presque l’intégrale de l’œuvre dans les doigts, mais aussi de Fauré, de la Sonate de Dutilleux, de l’irrévérence tendre d’une page de Poulenc, elle anime les timbres, enchante les articulations, multiplie la variété des attaques. Le piano se plie à sa demande : avant d’être virtuose, elle est d’abord artisan. L’instrument disponible, l’acoustique du moment, le temps qu’il fait, l’humeur qui ne serait pas au rendez-vous, tout cela ornemente la partition. C’est l’histoire qui s’impose, celle choisie dans l’instant, dans le défi de la contrainte. « Jouer dans un concert avec un piano difficile, c’est être plus encore à l’écoute de soi-même ». Serviteur!
Elle se dit aussi très “française” pour cela. Avec un zest de panache, de surcroît. Voilà la belle distinction d’une pointilliste qui s’amuse quand d’autres compatissent, qui se recueille quand d’autres déclament. La musique est comme un texte : un jeu de frottements de caractères qui s’attirent et s’éloignent au gré des passions, des saisons et d’une vie entière à bâtir. En musique.